Daniel Hanssens: un comédien qui a du chien !

photo Daniel

Le refrain est connu : la société subit une crise économique sans précédent. Et à l’intérieur de celle-ci, il y a une vraie crise de sens. Daniel Hanssens, éminent comédien et producteur de théâtre belge, les ressent. Mais le manque de pécule n’altère en rien sa créativité. Rencontre avec cette pointure du théâtre belge qui lancera bientôt un nouveau spectacle.

Campé rue Bara, à « The Egg », un complexe qui s’appuie sur quatre salles pour créer des événements (les ‘Brussels Fashion Days’, c’était eux), Daniel Hanssens interrompt ce lundi 4 février,  une énième répétition de « Toutou », sa nouvelle pièce, qui s’installera à Uccle et Auderghem à la fin du mois. Il est entouré des deux têtes d’affiche de cette comédie « qui a du chien » : Pierre Pigeolet et Laurence D’Amelio, deux amis de longue date qui le suivent avec plaisir depuis vingt ans … « Daniel peut se targuer d’avoir eu avec lui des pointures du théâtre belge, des affiches d’enfer ! » énonce d’emblée Pierre Pigeolet, avec qui Hanssens a passé l’épreuve du Conservatoire royal de Bruxelles.

« En tant que producteur, je suis de plus en plus souvent accompagné par des gens avec qui l’amitié a joué en début de tractations, explique ce dernier. Avec moi, il faut que ces personnes acceptent de jouer différemment. » Le comédien et producteur nous avoue faire référence à des soucis d’ordre financier. Sa propre compagnie Argan42, créée en 2004, est devenue en 2010 « La Comédie de Bruxelles ». C’est elle qui est désormais établie à « The Egg », qui appartient à la Société de Développement pour la Région de Bruxelles-Capitale.

Argent content ?

Comme il le confiait à « La Dernière Heure » le 12 mai 2011, Daniel Hanssens continuera, en  bon nomade, les tournées mais il avait besoin d’installer ses spectacles dans des lieux fixes : « Il me fallait un lieu; bouger entre des espaces éparpillés, c’était très fatigant… »

Une saison mirobolante s’annonçait mais cette petite folie s’est révélée être une affaire très risquée. Avec quatre autres actionnaires privés, Daniel Hanssens a réalisé des emprunts énormes pour racheter la partie « événement » de la salle de spectacles « The Egg ». Sa société « La Comédie de Bruxelles » est partenaire du lieu. Depuis deux ans, le comédien pense à tout abandonner dès que l’aurore le réveille … « J’ai des problèmes d’argent depuis deux ans, nous confie-t-il sans s’apitoyer. Il y a un manque à gagner énorme à cause d’un spectacle qui est celui qui a le moins bien marché en huit ans. »

Et qui dit indépendance, dit responsabilité totale dans les frais alloués … « D’autres producteurs ont des subventions mais, de mon côté, je suis totalement indépendant donc quand un spectacle marche moins bien, je dois me débrouiller autrement pour payer mes arriérés. De plus, quand je me suis associé à « The Egg », qui m’a coûté très cher, j’ai eu des problèmes de permis qui nous sont arrivés en pleine face. Je ne me rémunère plus de rien. Je remplis mon frigo grâce à ma sœur. Mais je suis un combattant …» Un combattant, c’est comme ça que le décrivent les deux héros de « Toutou », son nouveau spectacle. Une pièce qu’Hanssens a découvert à Paris. « Je peux loger gratuitement à Paris et Londres grâce à des amis, ce qui me permet de repérer les pièces qui marchent, les idées de certains confrères français ou britanniques. Pour « Toutou », j’ai fait appel à Pierre (Pigeolet, ndlr) et Laurence (D’Amelio, ndlr). La distribution, c’est 50% de la réussite d’un spectacle.»

Et quand ces deux comédiens prennent la parole, on ressent tout de suite l’admiration totale qu’ils ont pour leur producteur et metteur en scène. « Daniel est un comédien qui a voulu réaliser ses rêves sur fonds propres et sur fonds privés, raconte Pierre Pigeolet. Il a une carrière monumentale derrière lui et on le suit grâce à ça. Parce que sa démarche est honnête et qu’il se ‘démerde’ pour que chaque comédien ait son écho. »

Conséquences de la crise

Le trio d’amis investit toutes ses forces dans le théâtre, véritable joyau de la culture. Mais il faut faire avec les nouvelles habitudes du public … La crise économique, qui touche tous les secteurs, pousse celui-ci à « mieux » mûrir ses choix et à privilégier ce qu’il connaît plutôt que ce qu’il lui reste à découvrir. « Avec la crise, le public réserve de plus en plus tard, explique Daniel Hanssens. C’est devenu très rare désormais de voir les gens se précipiter à l’ouverture de la billetterie. Le public reste un moteur. S’il ne vient pas, je ferme. Les gens sont de plus en plus avertis. Ils voyagent peut-être plus et c’est très bien quelque part … Ils veulent être sûrs que ce qu’ils vont voir va leur plaire. Ils ne réservent plus des semaines à l’avance. Quand va-t-on s’en sortir ? Je n’en sais strictement rien. En tout cas, depuis quelques temps, j’écoute la Bourse, les analyses d’économistes et je fais le lien entre les réservations dans les agences de voyage et l’envie du public de revenir au théâtre. S’il voyage plus, il ne lui reste plus beaucoup de sous pour la culture … » Laurence d’Amélio intervient : « En période de crise, il reste, pour se divertir, la télévision en matière de restriction économique. Pour le théâtre, les gens doivent se déplacer et payer. De plus, c’est un lieu de la culture fait pour ceux qui adorent sortir de chez eux, pas pour ceux qui se prélassent sur leur canapé. »

Le débat est lancé … Pierre Pigeolet se permet d’apostropher Daniel Hanssens pour apporter une précision : « Ton public est de plus en plus grandissant … » Le producteur approuve et avoue que son public fait sans doute confiance à son œuvre passée pour se déplacer. « Le public me donne des sueurs froides à réserver à la dernière minute mais je dois dire que je reçois plus de spectateurs que des théâtres qui reçoivent des subsides d’un million d’euros. »

Sponsor file entre les doigts

C’est le bon moment pour parler budget et sponsoring. Comme on peut s’en douter, la décision de la ministre de la Culture, Fadila Laanan, de couper dans le budget alloué au monde théâtral ne les réjouit pas« En Allemagne, on a augmenté les budgets de la culture en temps de crise, compare Laurence D’Amelio. Là-bas, les comédiens sentent qu’ils sont d’utilité publique. En Belgique, on devient des résistants mais surtout solidaires à cause de cet argent qui est enlevé … Mais quand nous avons, entre comédiens, une réelle amitié, il ne faut pas que l’argent entre en ligne de compte. On peut ainsi traverser la crise sans trop de douleurs. »

Comme le souligne Pierre Pigeolet, le théâtre ne rapporte rien aux chaînes de télé qui souhaiteraient le sponsoriser. Daniel Hanssens donne un bel exemple d’illustration : « Je suis sponsorisé par Nostalgie et j’espérais qu’une de mes pièces soit captée pour une diffusion sur La Deux et La Trois, les seules chaînes belges qui doivent logiquement être intéressées par la culture belge. On m’a répondu très gentiment que ce n’était pas possible … à cause du partenariat avec Nostalgie. » Un fossé se creuse donc, les enjeux ne sont pas les mêmes. Si nos chaînes peuvent parler d’échec avec une audience de 100.000 personnes pour un programme de soirée, les producteurs comme Daniel Hanssens rêvent d’un tel chiffre pour vivre de manière aisée une saison entière.

Money, money, money

Le métier de comédien n’est donc pas chose aisée. On parle de lui comme un métier de saltimbanque, bohème, nomade. Pour preuve : un salaire mensuel qui varie. « C’est aussi la question fétiche de mon banquier, nous confie en riant Daniel Hanssens. Il y a 25 ans, je souhaitais avoir un chéquier. J’exerçais plusieurs activités donc j’avais cinq sources de revenus sur le mois. Il m’a rétorqué : « Monsieur, vous n’êtes pas ‘casable’ ! » Je m’en souviendrai toujours ! Je devais obtenir mensuellement 3000 francs belges (qui valent aujourd’hui un peu plus de 74 euros, ndlr) pendant plusieurs mois d’affilée. Si ça restait constant, je pouvais obtenir un chéquier. »

Être comédien de théâtre, c’est donc être payé au cachet ce qui inclut d’accepter l’incertitude, les inégalités et la précarité. Même le plus actif des acteurs ne joue pas douze mois par an … « Nous gagnons 100 à 150 euros brut par représentation, avoue Pierre Pigeolet. Ce prix peut aller jusqu’à 700, voire 800 euros brut mais c’est très rare. » Durant les mois de vache maigre, les comédiens se tournent vers le chômage. « A titre d’exemple, je perçois 1100 euros les mois où j’y suis et j’ai un enfant à charge. », révèle Laurence D’Amelio. 

Le mot de la fin revient à Evelyne Cols, secrétaire de direction de « La Comédie de Bruxelles » : « Pour moi, Daniel Hanssens trouve toujours une solution à tout, qu’importe la nouvelle qu’on lui annonce. S’il y a erreur, il ne s’attarde pas sur qui est le fautif. Ça pousse tous les gens investis dans son projet à aller de l’avant. Heureusement, il peut compter sur le soutien de ses amis de longue date.»

Finalement, aller au théâtre, c’est aussi fréquenter des acteurs qui, comme bon nombre d’Européens, sont confrontés à la crise. Solidarité, toujours …

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Dutroux : une histoire, cent fins

Palais

Lundi 4 février avant 14h, Palais de justice de Bruxelles. L’entrée en procédure de demande de libération conditionnelle de Marc Dutroux va commencer. L’effervescence de la foule n’y était pas. L’emballement médiatique, un peu quand même. A tort ou à raison ?

La pluie, « prison » fatale des Belges. On dit que ces grosses larmes du ciel lavent tout et déjouent toutes les prévisions. Sous une pluie battante justement, ce lundi 4 février avant 14h, devant le Palais de justice de Bruxelles, il était question de parler prison sous les précipitations abondantes. Marc Dutroux, le criminel le plus connu du pays, revendique sa libération anticipée. Comme pour n’importe quel autre détenu la loi lui permet en effet d’être libérable – en théorie – six mois après avoir effectué le tiers de sa peine, détention provisoire incluse. La première séance pour la procédure de demande de (presque) libération conditionnelle formulée par Marc Dutroux s’ouvrait donc hier, lundi 4 février, à 14h. Pourquoi « presque » ? Car ce dernier demande à purger le reste de sa peine à domicile avec un bracelet électronique. Pour être plus précis, c’est un aménagement des conditions de sa détention qui est demandé à la justice.

Devant le Palais de justice de Bruxelles, lundi, la foule était étrangement absente. Rien à voir avec la libération de Michelle Martin l’été dernier. Les manifestants étaient principalement des membres de l’organisation nationaliste Nation. Du côté de la presse, on rejoue un rôle bien connu avec des titres comme : « Dutroux libéré : un fantasme collectif », « Dutroux : pourquoi le pays s’enflamme », Marc Dutroux bientôt libéré ? », … Les manchettes n’en finissent plus de sortir pour parler de cette demande de libération conditionnelle formulée par l’ex-pédophile de Marcinelle alors même que cette démarche n’a quasiment aucune chance d’aboutir.

« O justice, ô sécurité ! »

L’examen de cette demande se déroulait donc ce lundi 4 février, à 14h15 précisément pour se terminer après 16h. Ce fut une déception pour les membres du groupe identitaire extrémiste Nation et les journalistes présents. Comme c’était prévisible, Marc Dutroux – parti de Nivelles très tôt dans la matinée – est arrivé fort encadré (avec la fameuse escorte estimée à 50. 000 euros pour empêcher toute tentative d’évasion mais aussi de réaction violente de la foule) dans la salle d’audience du Tribunal d’application des peines (TAP) par un couloir secret réservé aux détenus.

Pas de possibilités de filmer ou de prendre l’ex-pédophile de Marcinelle en photo. Le suspense était bien gardé. A force de ne voir rien arriver, les journalistes se doutent que Marc Dutroux a déjà été transféré de Nivelles à Bruxelles. La police qui patrouille sur place refuse de répondre à mes questions. Pour les membres du groupe Nation, c’est autre chose : la prise de parole, ils adorent ça. Tout de suite, le mouvement d’extrême-droite distribue un tract à toute personne qui les approche.

 « Dutroux, Lelièvre, Martin … Assassins ! O justice, ô sécurité ! Ni justice, ni pardon : les pédophiles en prison ! ». Les rimes sont présentes dans leur discours de révolte clamé au parlophone. La météo ne les décourage pas. Ils veulent s’adresser directement à l’Etat. Un drapeau belge flotte bien, merci le vent. Les stars principales de cette journée, en attendant Marc Dutroux, ce sont eux. Hervé Van Laethem, l’un des dirigeants du groupe, se dit motivé par la nécessité de demander des peines incompressibles et, selon lui, plus adaptées à la société actuelle. « Premièrement, nous sommes ici pour la symbolique Dutroux, pour ce qu’il représente en tant que triste figure de l’histoire belge. Et deuxièmement, nous souhaitons des punitions bien plus graves pour les crimes odieux perpétrés sur des enfants. Il faut rétablir la peine de mort ou, du moins, faire en sorte que l’accès à la libération soit plus difficile. »

De la fumée pour rien ?

Mais, de l’avis de nombreuses acteurs du dossier (dont le parquet et l’administration pénitentiaire), même si il est sous le joug des anciennes lois, Marc Dutroux n’a quasiment aucune chance de s’en sortir. Ce point de procédure, dont tous les médias parlent, a eu lieu ce lundi car législativement, l’homme le plus haï de Belgique y a droit. Le tribunal d’applications des peines y répond par respect pour notre démocratie. Dutroux s’était déjà vu refuser des demandes de congés pénitentiaires et de port d’un bracelet électronique, pour les risques de récidive évident.

Alors pourquoi venir aujourd’hui devant le Palais de justice ? « Pour répondre à la provocation de Dutroux, clame d’emblée Hervé Van Laethem. Il joue avec la règle qui existe et qui n’est plus adaptée à cette société de plus en plus violente. La loi doit devenir plus dure et pas seulement pour Dutroux ! » Selon lui, le peuple belge est avec Nation : « Cet événement a profondément marqué les Belges et les médias s’en souviennent, voilà pourquoi ils en parlent tant ! » Pourtant, juste quelques adolescents s’aventurent près du Palais de Justice pendant l’interview. Où est passé le peuple ? « C’est un lundi et il est midi. C’est compréhensible. Nous sommes 24 membres de Nation et quelques journalistes. J’espère que le dispositif qui doit coûter 50 000 euros n’a pas été déployé juste pour nous qui sommes si peu nombreux. Ce serait démesuré ! », lâche Van Laethem ironiquement. Son collègue, Eddy De Smedt, cadre du mouvement, n’a pas le cœur à défendre ses compatriotes : « Le peuple belge est un peuple de moutons qui consent à cette justice laxiste ! »

L’Europe mobilisée

Ce n’est pas vraiment l’avis des journalistes étrangers qui se sont déplacés pour couvrir l’événement. Pauline Jaclin, correspondante à Lille pour Canal +, compare immédiatement son pays et le nôtre. « Ce qui nous frappe, c’est à quel point cela marque encore la Belgique alors qu’il y aura bientôt vingt ans que Dutroux est en prison ! Pas au point d’ouvrir les journaux télé français par cette nouvelle mais quand même … Je pense que cette réaction populaire est une réaction propre au pays. Proportionnellement, l’émotion est grande. Il y a eu de nombreuses victimes dans un tout petit pays ; l’impact est donc plus grand. Il y a encore des manifestations de la part du peuple belge. En France, pour un assassin comme Michel Fourniret, je pense que les Français n’auraient pas réagi comme ça. » En fait-on trop médiatiquement et populairement pour cette affaire de pédocriminalité ? Ce qui est sûr, c’est que beaucoup de journalistes n’ont pas hésité à se déplacer de l’étranger pour venir parler, souvent en direct du dernier « caprice » de Marc Dutroux.

Un peu plus loin, Mario Morleo, cameraman pour la chaîne d’informations privée allemande N24 attend sa collègue journaliste. Depuis 9h, ils donnent des informations sur leur chaîne toutes les demi-heures. « En Allemagne, nous trouvons ce fait divers choquant aussi, avoue-t-il. Se demander s’il faut parler de Dutroux, c’est comme se demander s’il faut parler du Norvégien qui a ouvert le feu dans son pays en juillet 2011. Faut-il les ignorer pour ne pas trop raviver la douleur et se montrer parfois plus digne ou en parler ? Ma seule réponse, c’est que ces faits existent et ont choqué. En faisons-nous trop ? Nous le pensons parfois mais nous agissons quand même comme nous le faisons d’habitude depuis longtemps …»

La justice en question

Durant sa pause, dans un moment où les infos qui émanent du Palais se font plus rares, Barbara Ackermann, la journaliste internationale qui l’accompagne, nous parle de l’audience que ce genre d’événement attire. « Les Allemands le voient comme un monstre mais l’audience le réclame. On a tellement parlé de lui ces dernières années qu’on doit continuer à suivre l’histoire. A chaque fois qu’on en parle sur N24, l’audience grimpe. Pour elle, ce genre de faits est même plus important que la politique, analyse-t-elle. En clair, les audiences décevantes rappellent toujours à une chaîne privée qu’elle est prise en otage par les sujets un peu trop préférés du public. Barbara reprend le même exemple que son collègue pour pousser la réflexion un peu plus loin … Anders Behring Breivik, le jeune homme en Norvège, a longuement parlé durant son procès. Ça a fait un véritable tollé ! Les gens se sont demandés pourquoi on lui a donné le droit de parler si longtemps ? C’est le système démocratique qui veut ça. Et le système judiciaire belge est comme l’allemand. Chez nous, la loi autoriserait Dutroux à introduire la même demande. »

Pourtant, en ces temps de crise où l’on s’interroge un peu sur tout et n’importe quoi, Annemie Turtelboom, la ministre de la Justice (Open VLD), a souhaité faire voter en urgence des législations qui ne s’appliqueront pas à Dutroux. Le peuple feint d’ignorer la nouvelle. Pour lui, elle arrive trop tard. Le mal est fait. Et les médias remuent le couteau pour la faire encore plus pleurer … Oui, décidément, la pluie est une métaphore des larmes.