Dutroux : une histoire, cent fins

Palais

Lundi 4 février avant 14h, Palais de justice de Bruxelles. L’entrée en procédure de demande de libération conditionnelle de Marc Dutroux va commencer. L’effervescence de la foule n’y était pas. L’emballement médiatique, un peu quand même. A tort ou à raison ?

La pluie, « prison » fatale des Belges. On dit que ces grosses larmes du ciel lavent tout et déjouent toutes les prévisions. Sous une pluie battante justement, ce lundi 4 février avant 14h, devant le Palais de justice de Bruxelles, il était question de parler prison sous les précipitations abondantes. Marc Dutroux, le criminel le plus connu du pays, revendique sa libération anticipée. Comme pour n’importe quel autre détenu la loi lui permet en effet d’être libérable – en théorie – six mois après avoir effectué le tiers de sa peine, détention provisoire incluse. La première séance pour la procédure de demande de (presque) libération conditionnelle formulée par Marc Dutroux s’ouvrait donc hier, lundi 4 février, à 14h. Pourquoi « presque » ? Car ce dernier demande à purger le reste de sa peine à domicile avec un bracelet électronique. Pour être plus précis, c’est un aménagement des conditions de sa détention qui est demandé à la justice.

Devant le Palais de justice de Bruxelles, lundi, la foule était étrangement absente. Rien à voir avec la libération de Michelle Martin l’été dernier. Les manifestants étaient principalement des membres de l’organisation nationaliste Nation. Du côté de la presse, on rejoue un rôle bien connu avec des titres comme : « Dutroux libéré : un fantasme collectif », « Dutroux : pourquoi le pays s’enflamme », Marc Dutroux bientôt libéré ? », … Les manchettes n’en finissent plus de sortir pour parler de cette demande de libération conditionnelle formulée par l’ex-pédophile de Marcinelle alors même que cette démarche n’a quasiment aucune chance d’aboutir.

« O justice, ô sécurité ! »

L’examen de cette demande se déroulait donc ce lundi 4 février, à 14h15 précisément pour se terminer après 16h. Ce fut une déception pour les membres du groupe identitaire extrémiste Nation et les journalistes présents. Comme c’était prévisible, Marc Dutroux – parti de Nivelles très tôt dans la matinée – est arrivé fort encadré (avec la fameuse escorte estimée à 50. 000 euros pour empêcher toute tentative d’évasion mais aussi de réaction violente de la foule) dans la salle d’audience du Tribunal d’application des peines (TAP) par un couloir secret réservé aux détenus.

Pas de possibilités de filmer ou de prendre l’ex-pédophile de Marcinelle en photo. Le suspense était bien gardé. A force de ne voir rien arriver, les journalistes se doutent que Marc Dutroux a déjà été transféré de Nivelles à Bruxelles. La police qui patrouille sur place refuse de répondre à mes questions. Pour les membres du groupe Nation, c’est autre chose : la prise de parole, ils adorent ça. Tout de suite, le mouvement d’extrême-droite distribue un tract à toute personne qui les approche.

 « Dutroux, Lelièvre, Martin … Assassins ! O justice, ô sécurité ! Ni justice, ni pardon : les pédophiles en prison ! ». Les rimes sont présentes dans leur discours de révolte clamé au parlophone. La météo ne les décourage pas. Ils veulent s’adresser directement à l’Etat. Un drapeau belge flotte bien, merci le vent. Les stars principales de cette journée, en attendant Marc Dutroux, ce sont eux. Hervé Van Laethem, l’un des dirigeants du groupe, se dit motivé par la nécessité de demander des peines incompressibles et, selon lui, plus adaptées à la société actuelle. « Premièrement, nous sommes ici pour la symbolique Dutroux, pour ce qu’il représente en tant que triste figure de l’histoire belge. Et deuxièmement, nous souhaitons des punitions bien plus graves pour les crimes odieux perpétrés sur des enfants. Il faut rétablir la peine de mort ou, du moins, faire en sorte que l’accès à la libération soit plus difficile. »

De la fumée pour rien ?

Mais, de l’avis de nombreuses acteurs du dossier (dont le parquet et l’administration pénitentiaire), même si il est sous le joug des anciennes lois, Marc Dutroux n’a quasiment aucune chance de s’en sortir. Ce point de procédure, dont tous les médias parlent, a eu lieu ce lundi car législativement, l’homme le plus haï de Belgique y a droit. Le tribunal d’applications des peines y répond par respect pour notre démocratie. Dutroux s’était déjà vu refuser des demandes de congés pénitentiaires et de port d’un bracelet électronique, pour les risques de récidive évident.

Alors pourquoi venir aujourd’hui devant le Palais de justice ? « Pour répondre à la provocation de Dutroux, clame d’emblée Hervé Van Laethem. Il joue avec la règle qui existe et qui n’est plus adaptée à cette société de plus en plus violente. La loi doit devenir plus dure et pas seulement pour Dutroux ! » Selon lui, le peuple belge est avec Nation : « Cet événement a profondément marqué les Belges et les médias s’en souviennent, voilà pourquoi ils en parlent tant ! » Pourtant, juste quelques adolescents s’aventurent près du Palais de Justice pendant l’interview. Où est passé le peuple ? « C’est un lundi et il est midi. C’est compréhensible. Nous sommes 24 membres de Nation et quelques journalistes. J’espère que le dispositif qui doit coûter 50 000 euros n’a pas été déployé juste pour nous qui sommes si peu nombreux. Ce serait démesuré ! », lâche Van Laethem ironiquement. Son collègue, Eddy De Smedt, cadre du mouvement, n’a pas le cœur à défendre ses compatriotes : « Le peuple belge est un peuple de moutons qui consent à cette justice laxiste ! »

L’Europe mobilisée

Ce n’est pas vraiment l’avis des journalistes étrangers qui se sont déplacés pour couvrir l’événement. Pauline Jaclin, correspondante à Lille pour Canal +, compare immédiatement son pays et le nôtre. « Ce qui nous frappe, c’est à quel point cela marque encore la Belgique alors qu’il y aura bientôt vingt ans que Dutroux est en prison ! Pas au point d’ouvrir les journaux télé français par cette nouvelle mais quand même … Je pense que cette réaction populaire est une réaction propre au pays. Proportionnellement, l’émotion est grande. Il y a eu de nombreuses victimes dans un tout petit pays ; l’impact est donc plus grand. Il y a encore des manifestations de la part du peuple belge. En France, pour un assassin comme Michel Fourniret, je pense que les Français n’auraient pas réagi comme ça. » En fait-on trop médiatiquement et populairement pour cette affaire de pédocriminalité ? Ce qui est sûr, c’est que beaucoup de journalistes n’ont pas hésité à se déplacer de l’étranger pour venir parler, souvent en direct du dernier « caprice » de Marc Dutroux.

Un peu plus loin, Mario Morleo, cameraman pour la chaîne d’informations privée allemande N24 attend sa collègue journaliste. Depuis 9h, ils donnent des informations sur leur chaîne toutes les demi-heures. « En Allemagne, nous trouvons ce fait divers choquant aussi, avoue-t-il. Se demander s’il faut parler de Dutroux, c’est comme se demander s’il faut parler du Norvégien qui a ouvert le feu dans son pays en juillet 2011. Faut-il les ignorer pour ne pas trop raviver la douleur et se montrer parfois plus digne ou en parler ? Ma seule réponse, c’est que ces faits existent et ont choqué. En faisons-nous trop ? Nous le pensons parfois mais nous agissons quand même comme nous le faisons d’habitude depuis longtemps …»

La justice en question

Durant sa pause, dans un moment où les infos qui émanent du Palais se font plus rares, Barbara Ackermann, la journaliste internationale qui l’accompagne, nous parle de l’audience que ce genre d’événement attire. « Les Allemands le voient comme un monstre mais l’audience le réclame. On a tellement parlé de lui ces dernières années qu’on doit continuer à suivre l’histoire. A chaque fois qu’on en parle sur N24, l’audience grimpe. Pour elle, ce genre de faits est même plus important que la politique, analyse-t-elle. En clair, les audiences décevantes rappellent toujours à une chaîne privée qu’elle est prise en otage par les sujets un peu trop préférés du public. Barbara reprend le même exemple que son collègue pour pousser la réflexion un peu plus loin … Anders Behring Breivik, le jeune homme en Norvège, a longuement parlé durant son procès. Ça a fait un véritable tollé ! Les gens se sont demandés pourquoi on lui a donné le droit de parler si longtemps ? C’est le système démocratique qui veut ça. Et le système judiciaire belge est comme l’allemand. Chez nous, la loi autoriserait Dutroux à introduire la même demande. »

Pourtant, en ces temps de crise où l’on s’interroge un peu sur tout et n’importe quoi, Annemie Turtelboom, la ministre de la Justice (Open VLD), a souhaité faire voter en urgence des législations qui ne s’appliqueront pas à Dutroux. Le peuple feint d’ignorer la nouvelle. Pour lui, elle arrive trop tard. Le mal est fait. Et les médias remuent le couteau pour la faire encore plus pleurer … Oui, décidément, la pluie est une métaphore des larmes.

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