Sommes-nous tous devenus obscènes avec notre désir de performance plutôt que d’éternité ?

Mona LisaAujourd’hui, on s’investit corps et âme dans sa vie, parfois trop en ayant recours à du botox et un crédit bancaire pour ne manger que bio. Et ensuite le publier sur Facebook et Twitter. C’est ça, en 2015, rester « honorable ». On se veut ainsi très bobo et très ouvert sur le monde et dans le partage avec autrui. Vraiment ? Décorticage avec Odile Cuaz, auteur d’un ouvrage sociologique et sarcastique, « Petit manuel de survie dans un monde obscène », qui soulève des questions éthiques et politiques majeures sur le désenchantement post-moderne.

Quelle est donc cette pensée qui investit notre cerveau ? Nous, devenus obscènes ? Non, nous sommes plutôt beaux, funs, (très) souriants et sympathiques. Pour preuve, toutes nos selfies mises en ligne. Oui mais ces clichés nous permettant justement aussi de nous envier, de nous épier et de « jouer » avec nos amis et notre identité. Bienvenue dans l’ère de la tyrannie du cool. On se « poke », on se « like », on a plein d’amis et on s’affiche très bobo. Très « bobof » aussi selon une expression adorée de la journaliste free-lance parisienne Odile Cuaz. « J’avais envie d’écrire sur la pudeur, les comportements et les modes de vie et j’ai finalement changé de titre, explique-t-elle par téléphone. Il y a aujourd’hui tous un tas de comportements qui flirtent avec l’obscénité : l’irrespect – voire le mépris – de la personne humaine, l’obsession de son assiette, l’hypermatérialisme, … Tous ces thèmes très narcissiques. »

Le livre de la jungle

En dix chapitres, son « Petit manuel de survie dans un monde obscène » (aux éditions Chiflet & Cie) raconte comment nos besoins et nos talents ont viré vers l’autôlatrie (mot savant pour parler de l’adoration pathologique de sa propre personne), le tout-à-l’égo et l’obsession de l’apparence : raconter sa vie, consommer du Q, être décomplexé(e), s’accrocher au boulot, vivre pour bouffer (bien et très cher), rester jeune, trouver son look, choisir sa communauté, être politiquement correct et, in fine, afficher son bonheur. Ce qui gêne par-dessus tout cette auteure, c’est justement cette propagande de satisfaction affichée depuis quelques années par les gens. En plus d’être pesante pour certaines personnes, elle permet à tout-un-chacun de créer sa marque personnelle, de partager son « mythe ». Dans nos sociétés au temps court où on se lasse de tout, le désir de performance a remplacé celui d’éternité. On cherche toujours un boulot plus performant (ou des défis plus grands dans une carrière au sein d’une même société), des plans cul toujours plus chauds, à rendre sa femme toujours plus séduisante, à user de tous les filtres Instagram possibles pour engranger le plus de « like » sur Facebook, etc. On est dans le règne de la discipline, de la victoire… au point de devenir rigide.

FB Like

« C’est de la boboferie, surenchérit Odile. J’adore ce terme. De nos jours, on est tellement tout que ça en devient cliché. C’est le règne du marché : marché du travail, de la séduction, marché des corps. J’achète, je vends. » Il est vrai qu’aujourd’hui, la popularité se bâtit à coups d’images fortes : une dégaine, une petite moue à la Victoria Beckham, quelques sorties décadentes et de bons profils sur des photos largement diffusées; en route pour la gloire ! Le Grand Réseau a permis à tout le monde de se sentir « VIP », de devenir une star. Tout le monde est un people. On fait donc comme les plus connues d’entre eux : on met en scène son existence, vive la transparence. On dit qu’on est sociable mais, en fait, on se promotionne. Le livre cite quelques exemples de ce grand déballage à tous les étalages : les assiettes prises en photo, les émotions livrées à chaud sur les réseaux sociaux, la chirurgie esthétique, le jeunisme et le fait de parler de manière pas franchement complexée des thèmes dits sensibles. A l’époque où le journal intime se gardait jalousement succède celle où on espère de toutes ses tripes être lu. On parle de toutes ses facettes (statut civil, sensibilité politique, orientation sexuelle, cuisine préférée, …) pour affirmer haut et fort son identité ou, mieux encore, sa singularité. « Tout devient vite du prêt-à-penser et c’est regrettable, se lamente Odile Cuaz. Je trouve cela un peu politiquement correct de n’acheter que du 100% made in France ou de manger bio matin, midi et soir. Faire le mouton et afficher « Je suis Charlie » sans connaître le journal aussi. Ca m’agace profondément, c’est très traumatisant mais heureusement, il existe encore des penseurs. »

Les vieux devenus jeunes et vice-versa

Jeunes à manif-pour-tous

Si le bonheur est une guerre et qu’il faut combattre tous les démons qui pourraient l’entraver (tels la jalousie ou la nostalgie), certains prennent à contre-pied le courant ambiant. Ironie du sort : tout s’inverse. Une grande partie des jeunes est devenue plus prudente, veut se sécuriser en achetant un bien immobilier le plus vite possible. Ils deviennent même parfois un peu réactionnaires en s’opposant au mariage pour tous. A la djeunitude des (presque) quinquas s’opposent des groupuscules louant souvent les valeurs des communautés religieuses. On prétend ainsi fuir le calcul, l’opportunisme et l’aliénation à soi. Sans doute le besoin de retrouver certaines limites quand on voit plusieurs de ses aînés se comporter comme Mick Jagger ou Madonna. L’un des conséquences du libéralisme qui, en plus de toucher l’économie, englobe une certaine idéologie politique et de mœurs. Malgré le mot « liberté » qui s’entend dans ce vocable, nous serions finalement toujours dans une espèce de moralisation : tu vois, la norme, c’est ça et pas autre chose. Arrive alors les catégories toutes faites et les préjugés véhiculés par automatisme. « Cela se ressent par exemple au niveau de la vision actuelle de l’emploi, écrit Odile Cuaz. « Terrorisé à l’idée de basculer dans le chômage, on bosse jour et nuit, on remercie le Ciel d’avoir toujours un travail. » Pourquoi ? Pour ne pas être un looser, un paria, un poète manqué, un raté du système, un irrécupérable. On loue le souci d’efficacité, les saines valeurs du travail, le fait de se bouger. A cela vient se greffer les raccourcis de pensée mesquins, parfois méchants envers les demandeurs d’emploi ou les personnes issues de l’immigration. La rudesse de notre époque nous dédouane vis-à-vis d’un tel comportement.

Comme le confirmait le professeur de Philosophie Florianne Gani en décembre dernier lors d’un séminaire organisé par le Collège international de Philosophie en France, l’homme d’aujourd’hui est habité par la recherche permanente de l’idéal d’authenticité tout en restant égoïste : « Le Narcisse moderne ne renvoie pas à un moi glorieux, mais plutôt à un moi replié pétri d’un fantasme de toute-puissance et d’autosuffisance mortifères faisant fond sur une impuissance fondamentale. En effet, la transformation de la subjectivité par le libéralisme suscite une fragmentation du social où les liens entre les hommes se réduisent et cet isolement donne lieu à un moi appauvri. C’est pourquoi, le phénomène moderne du narcissisme invite aussi à réfléchir sur l’importance du lien social pour fonder une politique destinée à une communauté déliée. »

Etre aspiré par le système

L’auteur du « Petit manuel de survie dans un monde obscène », elle, ne se fait pas d’illusion : elle fait partie des contemporains qu’elle décrit dans son manuel : « Je m’inclus dans ce grand groupe dont je parle donc j’ai un regard parfois tendre sur les choses à l’intérieur de mon livre, avoue Odile Cuaz. Par exemple, je trouve Facebook formidable et j’y passe deux fois par jour… mais les gens qui postent toujours des photos de chat… Mon Dieu ! » Et niveau coquetterie, elle ne lésine pas sur les moyens en adorant consacrer quelques minutes chaque matin à l’association des couleurs de ses différents accessoires. « Je me moque aussi de moi dans le chapitre sur le look. Sans être une bête de mode, je fais attention à ne pas être une grand-mère à 57 ans. Le côté fashionista, en revanche, peut m’exaspérer et surtout les personnes qui méprisent les gens n’ayant pas le it-bag du moment, les chaussures trop tendance et le reste. L’excès nuit en tout. Notre bien-être dépend de notre manière de vivre la vie, ses activités et les relations avec d’autres êtres mais ça en devient totalement obsédant. On ne pense qu’à satisfaire son orgueil. » Et comme l’excès devient la norme, Odile Cuaz a pensé à publier ce petit manuel pour ceux qui souhaiteraient, comme elle, observer ces travers de plus près pour mieux s’en détacher. « Je conseille à tous les lecteurs de rester en éveil, de garder un sens critique et de la distance. Surtout de guetter. Notre monde n’est pas forcément le plus mauvais et vaudra toujours mieux qu’un régime totalitaire donc gardons quand même notre bonne humeur. »

N’oublions pas non plus qu’une certaine distance permet de conserver le désir. Il vaut mieux laisser celui-ci enfermé et rester maître de sa sortie de flacon plutôt que de toujours laisser la fiole ouverte…

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« Petit manuel de survie dans un monde obscène », Odile Cuaz, éditions CHIFLET & CIE, 15€.

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