La peur d’aimer 2.0.

Coeur brisé« Nous ne ratons pas nos histoires d’amour, c’est elles qui ne nous ratent pas » : cette phrase du psychanalyste Jean-Michel Hirt est le credo des blessés de la passion. En cette Journée de la Femme, interrogeons-nous… Peut-être préfère-t-on finalement les flirts de courte durée ? Ca évite l’engagement et les complications pourtant liées aux amours brûlants. Mais le hasard d’une rencontre se fait, lui aussi, peut-être de plus en plus rare ?

Décorticage sur le modernisme désenchanté.

« Tomber amoureux » : en voilà une drôle d’expression ! Dans « tomber », n’entend-on pas la chute, le glissement, la perte, la pluie sur sa vie ? Se perd-on forcément en amour ? Tout à coup, l’image du cœur percé d’une flèche n’est plus trop romantique. Apprendre et parfois faire des erreurs est utile pour avancer. Tout apprentissage est fondée sur l’erreur qui peut nous permettre de rebondir. Nous n’apprenons pas à marcher sans tomber. Mais certaines femmes se sont braquées et ont décidé de s’enfermer dans la solitude. Même si l’être humain a besoin d’obstacles dans sa vie pour sublimer sa motivation, il semble que beaucoup de célibataires modernes aient peur d’aimer. Une peur répandue chez les rebelles et les incompris, chez les solitaires farouches et ténébreux, chez des personnes au mal-être inconsolable. Derrière cette peur se cache sans doute le goût d’aimer et d’être aimé qui a été déçu. « C’est une panique existentielle, confie Marie-José, 41 ans, une Liégoise en thérapie depuis quelques semaines pour pouvoir démêler l’origine de tout cela. A force de penser, mon psychologue me dit que je n’ose plus rien ressentir et que je suis tétanisée. Je me suis toujours battue et j’ai toujours veillé à me protéger, à toujours me blinder. Vais-je survivre si je m’ouvre ? Si je parle ? Si je baisse les armes ? »

Fuir le mystère

Lorsqu’on déverse sur nous des émotions toxiques (explosion de colère, paroles menaçantes, manifestation de dégoût ou de mépris), cela active en nous les circuits de ces mêmes émotions. Cela parasite les élans spontanés et nous devenons les prisonniers de névroses empoisonnantes. Nous cherchons alors à éviter l’amour. Même si cela peut paraître paradoxal à première vue, la vigueur du rejet traduit souvent la vigueur du besoin. La vision de la vie à deux est primordiale pour un être humain. Devenir unique l’un pour l’autre… C’est sans doute ce que certains d’entre nous attendent depuis longtemps : être fondé et identifié dans un authentique regard d’amour. En avoir manqué à ce point et n’avoir cherché que cela comme axe de vie du bonheur était une telle souffrance que les personnes redoutant l’amour ne peuvent accepter les premières démarches d’un admirateur, les trouvant même souvent intrusives. « Quand quelqu’un me parle de tout cela, raconte François Jacques, psychothérapeute spécialisée en blessures narcissiques, je la laisse parler pour la laisser descendre dans le puits de sa peine et la laisser explorer toutes les tensions de sa souffrance. Notre connaissance de nous-mêmes est parfois obstruée par des angles morts. Nous revenons sur le passé de la personne qui parle et celui-ci prend son sens à partir du regard postérieur que lui donne le sens le présent, le moment que nous vivons dans mon cabinet. Demander de l’aide, c’est quelque part offrir une certaine pauvreté, une fragilité. Et prendre conscience de cette dernière, c’est déjà aller loin dans la blessure et donc dans la connaissance de nous-mêmes. » Mais notre fragilité est aussi l’occasion de voir notre vraie force, celle du cœur et de l’âme. En un mot, il faut rester humain. « C’est difficile de faire comprendre cela à quelqu’un qui souffre, souligne François Jacques. Pour cette personne, être humain est la recherche d’une grande protection et on va donc se blinder… alors qu’être humain, c’est aussi vivre et accepter qu’entrer en amour, c’est parfois, si pas souvent, traverser un feu ardent. » En donnant la parole à une amoureuse transie qui traverse ce feu ardent, il y a de quoi retrouver le sourire et un peu d’espoir. C’est pourquoi la chanteuse et actrice Arielle Dombasle n’est jamais la dernière pour aborder sa vie privée (qu’elle partage avec le philosophe Bernard-Henri Lévy) : « Entrer en amour, c’est comme entrer en religion. Dieu bénisse le mariage et les unions sacrées vécues dans l’amour. Le mariage permet de mieux supporter le fardeau que peut parfois être la vie. Car nous avons tous des tempêtes intérieures. Supporter la souffrance seul, c’est infernal. A deux, cela peut donner une communion nouvelle et un bien-être autre, profond et inattendu. » Finalement, on pourrait penser qu’il a été plus aisé pour Arielle de devenir riche, puissante et chanteuse accomplie qu’une amoureuse comblée. BHL est, en effet, son second mari. Et quand elle l’a rencontré, elle ne l’a plus lâché. « Non seulement, nous nous sommes sans cesse revus avant de décider d’apparaître au grand jour mais nous travaillons aussi sur notre relation chaque jour. Il ne faut pas perdre de vue ce que j’appelle la grâce de l’amour. » Les passions dites heureuses nous donnent des ailes parce que le sentiment de liberté est alors très fort. A l’inverse, les passions dites malheureuses nous renvoient au poids de nos contraintes. Et c’est vers cela que les personnes « qui portent leur croix d’amour blessé » ne veulent absolument pas retourner. « La passion est une liberté naturelle et il ne faut pas s’en affranchir car elle est bonne, explique le psychologue François Jacques. L’homme est, par nature, un être de passion et un prisonnier du sensible. Un de ses confrères, le psychanalyste Patrick Lambouley, enfonce le clou : « L’amour, le vrai, n’a rien à voir avec la sérénité. » Car ce qui nous lie à quelqu’un serait-il forcément toujours explicable ? On peut aller vers l’autre pour son image (sa beauté, sa ressemblance avec un visage rassurant ou celui d’une star), ce qu’il symbolise (un père, une mère, le pouvoir, la réussite), mais aussi pour son secret et son mystère personnel. « L’amour s’adresse à notre part d’inconnu », explique Patrick Lambouley. Et pour secouer les infirmes de l’ardente passion, il utilise des images fortes… et même carrément poétiques : « Il y a un vide en nous qui peut causer notre perte, nous pousser à combler certains besoins de manière destructrice. Et bien, l’amour, c’est comme la rencontre de deux failles, le partage avec quelqu’un de ce qu’on recherchait, de ce qui nous manque. Une relation est une alliance. Mais aussi une aventure. » Et oui, le sentiment amoureux est terriblement ambivalent. Dans l’amour, et pas seulement sur un champ de bataille, on marque son territoire pour le défendre, on intimide, on donne ou on rend les coups, on s’affirme pour défendre sa liberté, et parfois pour prendre le pouvoir. Pour éviter de glisser vers l’irrespect, voire le malsain, il convient d’être clair avec ses valeurs, de les interroger et de ne faire qu’un avec la joie. Elle va nous remettre d’exalter nos forces intérieures, de nous sentir légers. « Un individu heureux et accompli est un être en chemin, engagé, relié aux autres et qui a développe le sens de la vie, explique François Jacques. Etre heureux est une décision personnelle. » Mais il se pourrait qu’aujourd’hui on en vienne à confondre bonheur et plaisir.

Du virtuel au réel

Passer du virtuel au réel

L’époque moderne est un formidable terrain d’observation. On essaie au maximum de valoriser son identité et même de la mettre en avant. On se vante de tout consommer (regardons les profils d’amis – ou le sien – sur Facebook) et l’amour fait partie des plats de résistance ! On flirte et on passe à autre chose aussi vite que possible. Pas d’engagement donc pas de souffrance, juste des CDD érotiques. Au bout de trois mois, on a déjà le sentiment d’avoir accompli « un bout de chemin » avec quelqu’un. Ces relations offrent ce sentiment d’une maîtrise de sa propre existence, forte, bien remplie et indépendante des contraintes institutionnelles. La rupture est alors vue comme une simple formalité administrative qu’on peut régler par SMS. La rudesse de notre époque nous dédouane vis-à-vis d’un tel comportement. Comme le confirmait le professeur de Philosophie Florianne Gani en décembre dernier lors d’un séminaire organisé par le Collège international de Philosophie en France, l’homme du 21ème siècle est habité par la recherche permanente de l’idéal d’authenticité tout en restant égoïste : « Le Narcisse moderne ne renvoie pas à un moi glorieux, mais plutôt à un moi replié pétri d’un fantasme de toute-puissance et d’autosuffisance mortifères faisant fond sur une impuissance fondamentale. En effet, la transformation de la subjectivité par le libéralisme suscite une fragmentation du social où les liens entre les Hommes se réduisent et cet isolement donne lieu à un moi appauvri. C’est pourquoi, le phénomène moderne du narcissisme invite aussi à réfléchir sur l’importance du lien social pour fonder une politique destinée à une communauté déliée. » On ne pense qu’à satisfaire son orgueil et l’excès devient petit à petit la norme. Beaucoup de gens ont alors peur de s’approcher et restent accrochés au virtuel. Le matérialisme sécurisant aurait-il, comme les blessures du passé, tué lui aussi l’amour ? Dans le virtuel, on se décrit sans s’engager. Chacun y a le loisir d’examiner les possibilités de la société et de prendre le meilleur profil. L’amour est l’une des expériences les plus douloureuses de la vie subjective, avec son lot de contradictions, de remises en question, de violences et de drames. Et le hasard de la rencontre deviendrait aussi de plus en plus rare… Mais l’ennemi principal de mon amour parfois, c’est juste moi.  Moi et mes peurs. La peur paralyse. Nous pouvons tous avoir peur de ce que l’autre va penser, peur de ce qu’il ne va pas penser, peur de ce qu’il dit, de ce qu’il ne dit pas, d’un silence trop long ou d’un excès de parole, peur de son excès d’amour aussi, peur d’être seul, peur de construire une relation. « Que d’énergies consacrées à ces peurs !, sourit le psychothérapeute François Jacques. De petites peurs séparées les unes des autres paraissent bénignes, inoffensives, passagères. Ensemble, c’est un réseau tentaculaire et il y a danger pour le bien-être et l’équilibre. Il faut lâcher sa vieille peau faite d’habitudes, de clichés, de se dépasser et d’entrer à pas comptés dans l’authenticité ». Et la carapace sera alors ôtée… Dans nos vies, nous devrions toujours déployer beaucoup d’efforts mais en choisissant le sens inverse.

La quête d’amour est, avec la quête de sens, une condition essentielle pour connaître ce que nous appelons le bonheur.

 

© Luigi Lattuca

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