Bruno Madinier et Davy Sardou présentent « Les Vœux du Cœur » à Bruxelles [Interview]

Sympathiques et souriants, les deux comédiens étaient de passage à Bruxelles pour une intense journée promo le 2 novembre 2016. En décembre, ils seront au Centre Culturel d’Auderghem pour une semaine de représentations. Pour moi, ils évoquent « Les Vœux du Cœur » née après le vote de la loi sur le mariage pour tous, le monde du théâtre, la dictature des réseaux sociaux et leurs projets.

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Bienvenue à Bruxelles. Combien de fois êtes-vous déjà venus ici ?

Davy Sardou : C’est ma 3ème fois à Auderghem. Une fois, j’avais joué aussi au Cirque d’Hiver.

Bruno Madinier : C’est ma 3ème fois également et j’ai aussi tourné un film à Bruxelles pendant un mois une fois. C’était « Tombé sur la tête » avec Michèle Bernier où nous avons bouclé quelques scènes extérieures dans Paris sur deux jours avant de mettre le cap sur la Belgique car c’était une co-production belge.

Davy Sardou : On a fait passer Paris pour Bruxelles ? Étonnant.

Bruno Madinier : Oui. Il suffit de trouver des intérieurs intéressants et le tour est joué ! J’avais aussi tourné des scènes d’une série sur Napoléon en Pologne.

Et puis, la France est plus chère…

Bruno Madinier : C’est plus cher, crédits d’impôts et tout ça (rires). Avec une co-production belge, il y a des subventions et des crédits d’impôts. Il y a aussi toute une vague de tournages il y a longtemps en Roumanie, République Tchèque, etc.

Vous avez d’abord présenté « Les Vœux du Cœur » à Paris mais commencer par une tournée, ça vous est déjà arrivé ?

les-voeux-du-coeur-afficheBruno Madinier : Oui, ou par une seule ville de province comme Lyon, oui.

Davy Sardou : Je l’ai déjà testé également. Commencer par une tournée est très confortable. Non pas que Paris est plus difficile que la Province mais la création est presque différente. Le public est peut-être plus ouvert… Y a des régions de France, de Belgique et de Suisse qui sont réellement très accueillantes.

Bruno Madinier : Et puis, il y a beaucoup trop de spectacles à Paris ! (Il se penche vers le dictaphone) Beaucoup, beaucoup trop ! (rire)

Davy Sardou : Et avec deux spectacles qui se suivent dans certains théâtres, on est dans un formatage terrible alors qu’on touche quasiment à la création absolue sur scène. On formate le cerveau ou c’est lui qui s’adapte au cerveau ? A        une époque, on pouvait se concentrer sur un livre très long alors que maintenant les éditeurs dictent la longueur des chapitres !

Bruno Madinier : Si les gens sont passionnés par ce qu’ils font ou ce qu’ils entendent, le temps n’a aucune importance. Par contre, si c’est un peu chiant, le temps a de l’importance.

Davy Sardou : C’est le fameux théorème d’Einstein : « Asseyez-vous à côté de la femme que vous aimez pendant une heure et ça vous paraîtra une minute. Mais si vous mettez une main sur une poêle à frire, ça vous paraîtra une heure. »

« Des hauts membres de l’Eglise catholique se sont déplacés, des associations d’homosexuels catholiques, des associations qui étaient contre le mariage, … La pièce n’est pas là pour donner des leçons et désigner qui a tort et qui a raison. »

DAVY SARDOU

Davy, dans la pièce « Les Vœux du Cœur », vous incarnez un homosexuel et la pièce a été lancée juste après le vote sur la loi autorisant les personnes de même sexe à se marier en France. Ça a fait du bruit ? Des comités anti-mariage sont venus ?

Davy Sardou : On les a invités pour faire avancer le débat ! La pièce est arrivée après le vote de la loi et l’animosité urbaine avait déjà eu lieu. A l’époque où ça a démarré à Paris, ça s’était calmé après le très grand débat de société organisé. Des hauts membres de l’Eglise catholique se sont déplacés, des associations d’homosexuels catholiques, des associations qui étaient contre le mariage, … La pièce n’est pas là pour donner des leçons et désigner qui a tort et qui a raison. Elle est plus sur l’engagement – tous les personnages sont tiraillés – que sur l’autorisation de se marier quand on aime quelqu’un du même sexe que soi.

Bruno Madinier : L’argument de départ, c’est le mariage pour tous mais la question centrale est de savoir ce qu’on va faire pour respecter son engagement et à quoi doit-on faire face pour le maintenir vis-à-vis de quelqu’un ou de sa religion ? Doit-on sans cesse persister dans ses choix ou les adapter ?

Davy Sardou : Dans la pièce, une femme indépendante et courageuse réalise un certain choix de vie et tombe amoureuse de quelqu’un à l’opposé de ses convictions, ce curé ayant choisi Dieu mais s’interroge lui aussi.

Etes-vous croyants ?

Davy Sardou : Oui, je le suis. Croyant mais pas pratiquant, ou du moins à ma manière.

Bruno Madinier : Moi, je ne sais pas…

Davy Sardou : C’est une belle réponse (rires).

Bruno Madinier : Mais on aimerait tous que ça marche derrière (rire).

Davy Sardou : Pas mal de personnes sont assez pragmatiques et vivent très bien avec ça.

Bruno Madinier : Mais, en même temps, même s’il n’y a rien après, la religion a un rôle dans la société qui est de transmettre théoriquement des valeurs positives même si pas mal ont été détournées au cours du temps et de l’histoire. Elles sont mêmes devenues des engagements politiques ! Si elles arrivent déjà à diffuser des valeurs dans la société, pourquoi pas. Ça a un impact positif. Lorsqu’on a joué la pièce au Théâtre La Bruyère en 2015, des gens de tous horizons sont venus nous voir et la pièce a provoqué pas mal de discussions animées après. Pas mal de gens catholiques m’ont confié qu’elle avait amené pas mal de sujets sur la table lors de dîners et qu’elle les avait animés ! La pièce est divertissante mais fait réfléchir une fois sorti de la salle.

« Des gens m’ont avoué avoir pleuré lors de la dernière scène… »

BRUNO MADINIER

C’est d’ailleurs pour ça que vous avez été choisis par le Centre Culturel d’Auderghem !

Davy Sardou : Effectivement, la pièce a parlé à André, le directeur. Non seulement, c’est très bien écrit – et nous sommes bien placés pour en parler car on l’a joué plus de 100 fois  – mais par ailleurs, c’est un vrai parti pris. Et le théâtre est fait pour ça ; c’est un vecteur social et actuel.

Bruno Madinier : Lors de la dernière scène, je prononce un sermon. Des gens m’ont avoué avoir pleuré à ce moment-là !

Davy Sardou : Et puis, beaucoup de gens peuvent se dire « Je ne suis pas concerné car pas croyant et pas homosexuel donc pourquoi j’irais ? »… mais la réalité de la pièce fait qu’on s’y retrouve. On parle surtout du sentiment humain de s’engager dans quoi que ce soit. La pièce va cueillir les spectateurs qui viendront : ils vont se retrouver et être touchés par des personnages qui, au naturel, ne seraient pas proches d’eux.

Bruno Madinier : La pièce ne tranche pas et représente tous les points de vue à travers ses quatre personnages. Par exemple, un homosexuel est totalement en rébellion et l’autre s’interroge sur son abstinence très mal comprise par son compagnon.

En regardant la liste des villes par lesquelles vous êtes passés ou par lesquelles vous allez passer, certaines sont-elles aux mains du FN qui a du mal avec ces sujets ?

Bruno Madinier : Ce n’est pas une énorme tournée alors que c’est un spectacle avec une très bonne presse. Je pense que le sujet a fait peur à plein de villes. Les directeurs de théâtre ont eu peur pour de mauvaises raisons. Tout en ayant aimé la pièce, ils se sont demandé ce qu’allaient penser les habitants de leur ville. Or, le spectacle n’est pas pesant et fait beaucoup rire.

Davy Sardou : C’est pour ça qu’il faut rendre hommage à André, le directeur du Centre Culturel d’Auderghem. Il prend des spectacles engagés qui font peur à beaucoup de villes. Dans n’importe quel parti politique, on ne sait pas quoi faire avec certaines thématiques importantes.

Bruno Madinier : C’est pour ça que le théâtre est important, c’est un endroit d’engagement avec des paroles d’auteurs importantes. Si on ne laisse partir en tournée que du vaudeville, on rabaisse le niveau général de l’offre théâtrale.

Davy Sardou : … qui est important aussi. On a beaucoup besoin de ça aussi en se divertissant grâce à des pièces légères mais il faut faire la part des choses : proposer du divertissement et de la réflexion… comme André à Auderghem.

Beaucoup de théâtres bruxellois ont opté pour une saison humoristique cette année après les attentats à Paris et Bruxelles.

Davy Sardou : Bien sûr et on comprend car on constate, nous aussi, à Paris que les spectacles comiques sont ceux qui fonctionnent le plus.

Bruno Madinier : Pas que ! Je suis allé voir Edmond au Palais Royal d’Alexis Michalik qui n’est pas une comédie pur jus et qui cartonne quand même.

Davy Sardou : Mais en tournée, on voit beaucoup de comédies pures…

Bruno Madinier : Elles ne sont pas dangereuses… J’ai un discours militant par rapport à la qualité qu’on offre. C’est important de conserver de la qualité dans le théâtre privé, il ne faut pas toujours aller vers la facilité. On peut rencontrer le succès avec un spectacle au niveau un peu plus épais.

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Et à propos de votre public, allez-vous parfois lire la presse du net qui compte de plus en plus ?

Davy Sardou : On fait très attention à cela car il y en a beaucoup et puis, c’est un excellent moyen de faire du bouche-à-oreille plus que les critiques. Les gens parlent de nous à une tablée ou vont déposer un petit mot gentil ou méchant sur internet s’ils n’ont pas aimé. Pour moi, ça s’apparente plus à une espèce de livre d’or qu’à une critique artistique. Mais il faut aussi se préserver de cela…

Bruno Madinier : On a eu des billets sur des blogs.

Davy Sardou : Et puis, eux ont l’espace et peuvent s’épancher. La place au théâtre dans la presse est assez restreinte. Les gens ne viennent pas vous dire qu’ils n’ont pas aimé après le spectacle mais on a les bons retours directement après une pièce donc, finalement, à quoi bon aller sur le net ? Et il y a un contact avec les comédiens que les gens apprécient… A Auderghem, j’ai vécu des rencontres formidables.

Pousser les comédiens à aller voir le public après une pièce, c’est tendance à l’heure des réseaux sociaux ?

Bruno Madinier : Chacun fait comme il veut et c’est pareil pour les réseaux sociaux. Le cinéma créé de l’appétence par la distance alors que la télé essaie de créer de la proximité tout le temps alors que ça ne sert à rien. Il faut aussi créer un peu de distance pour que les gens aient envie. Je suis très partagé là-dessus.

Davy Sardou : Tout va très vite. Ce qui marque le plus les gens sont les artistes qui font partie des meubles et qui ont donné beaucoup pour créer des souvenirs. Ils ont marqué les gens, ces derniers ont tellement de souvenirs par rapport à leur carrière et pas par rapport à leurs images personnelles sur le net. Et il y avait moins d’occasions de rencontrer les vedettes !

Bruno Madinier : C’est compliqué le rapport au public, on ne peut pas être accessible tout le temps. Comme tout le monde a désormais un smartphone, vous êtes en représentation permanente et c’est chiant. C’est une dictature. Je vous donne un exemple : j’ai croisé un mec l’autre jour et il était accompagné de sa famille. En parlant très fort, il leur a dit : « Vous avez vu, c’est l‘acteur de machin ! ». Je me retourne pour dire bonjour et, presque offusqué, il leur dit : « On voit qu’il n’aime pas nouer contact rapidement. »

Davy Sardou : On vient de donner une interview radio et on s’interrogeait sur le fait de se faire filmer pendant qu’on parle dans un micro-radio. A 8h du matin, on doit donc se faire maquiller pour se faire filmer afin de retransmettre cela à la télé ou sur le net.

Après toutes ces réflexions, que pouvez-vous nous dire sur vos projets ?

Davy Sardou : Après les ultimes représentations des Vœux du Cœur, je démarre mi-novembre les répétitions d’Hôtel des deux mondes, une pièce d’Eric-Emmanuel Schmitt avec sept autres comédiens. Elle arrive en janvier 2017 au Théâtre Rive Gauche.

Bruno Madinier : J’ai aussi un projet théâtral mais non signé donc j’en parlerai plus tard. Rien à l’horizon concernant la télévision ou le cinéma mais ça pourrait arriver à tout moment.

La question qui vous a poursuivi, c’est « à quand Dolmen 2 » ?

Bruno Madinier : Ce fut une erreur de ne pas le faire. Les auteures ont sorti un nouveau bouquin et il y avait donc matière.

On disait que TF1 a demandé qu’on réécrive plusieurs fois et aurait jeté l’éponge au bout de la 4ème fois à peu près.

Bruno Madinier : Ah bon ? C’est bien dommage…

 

Interview > Luigi Lattuca 

 

 

LA TOURNÉE « Les Vœux du Cœur » encore à :

• à PLAISIR (région parisienne) le jeudi 10 novembre 2016

• à SALON DE PROVENCE (13 ) le Jeudi 1er décembre

• à DOUAI (59) le lundi 5 décembre

• à CANNES le samedi 10 décembre

• à BRUXELLES, au Centre Culturel d’Auderghem, les mardi 13, mercredi 14, jeudi 15, vendredi 16, samedi 17 et dimanche 18 décembre.

Eric Morena continue de mener son bateau ! [Interview]

Eric MORENA 1Avant de revenir en novembre en Belgique (où il présentera un disque justement enregistré chez nous), l’artiste lyrique se confie avec bonhomie.

 

Février 1987. Oh, mon bâteau débarque sur les ondes. Ça fait quelques années qu’on a fièrement lancé les radios dites libres et l’époque est décrite comme folle et créative. Eric Morena se prend pour un hidalgo héroï-comique et gagne son public. Suivront Je suis le torero de l’amour, Ramon, Pedro et plusieurs albums au succès honorable. Morena peut se targuer d’être toujours là en 2016 car une tournée s’annonce avec une étape belge programmée dans deux mois à Tubize. « Je suis très souvent venu en Belgique, j’y ai enregistré mon dernier disque [pochette ci-dessous] et je prends beaucoup de plaisir avec votre public. » Les paie-t-on tous ces artistes pour nous dire ça ? « Mais du tout, c’est la vérité, réplique-t-il. J’ai toujours reçu un accueil fabuleux sur scène ou durant des émissions télé. »

D’ailleurs, la scène, c’est ce qu’Eric préfère. Il peut aujourd’hui encore vivre de ses prestations. « S’il n’y avait pas ces rendez-vous, je n’existerai pas. La vraie vie artistique est à travers le contact populaire. A la limite, tout le reste me gonfle. Après les spectacles, je suis toujours étonné de voir les gens rester pour me parler. C’est une vraie preuve d’amour et de fidélité. Je savoure cette récompense et me dit que je ne me suis pas trompé de métier ! »

« La vraie vie artistique est à travers le contact populaire.

                                                                                                               A la limite, tout le reste me gonfle. »

Un capitaine qui ne coule pas

Destiné à une carrière de chanteur lyrique dans les années 80, l’artiste a vite quitté ce monde après quelques coups bas. La rencontre avec un producteur de variétés qui lui fait découvrir Oh, mon bâteau sera déterminante. Un succès tel qu’il a encore l’impression de le vendre : « Tous les ans, il est repris sur au moins une compilation. J’en ai des dizaines chez moi. » Eric Morena est, en somme, un homme bienheureux. Il est même tendre avec le milieu du show-bizz qui lui avait demandé de cacher son homosexualité et de poser avec des mannequins dans certains magazines. « Ce n’est pas plus noir qu’ailleurs. Je n’ai pas de raison de ne pas être épanoui. J’ai tout eu en enregistrant ce titre en 1987. Il m’a apporté tant de choses et je peux encore vivre de mon métier. C’est une grâce d’avoir vécu et de vivre tout ça. » Pour Tubize, il promet des titres sérieux mais surtout festifs, avec son dernier album tout spécialement mis en lumière. Show must go on… à tout âge.   

© Luigi Lattuca pour La Dernière Heure

En concert en Belgique au Centre Culturel de Tubize le dimanche 13 novembre à 15h.

 

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Frigide Barjot comme témoin de mariage !

Fin des années 80, quand le single-fétiche d’Eric sort, la France débat sur le PACS (avant de s’écharper sur le mariage pour tous presque 25 ans plus tard). Les producteurs d’Oh, mon bâteau veulent faire le buzz et organisent un faux mariage avec Dorian, son compagnon de l’époque. La témoin n’était autre que Frigide Barjot, people issue de la jet-set française et « ayant vu la lumière » début 2000. Elle sera la figure de prouve du mouvement anti-mariage gay en France en 2013 et 2014… ce qui prouve bien l’hypocrisie de cette dernière. Et surtout le grand courage d’Eric Morena à une époque plus réfractaire.

Eric Zemmour en plein choc culturel : il le sait lui-même

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Le nouveau passage d’Eric Zemmour dans le fauteuil de Laurent Ruquier samedi soir est une nouvelle fois l’occasion de s’interroger sur l’ensemble des mathématiques : qui est finalement inclus dans quoi quand les sociétés (comme la France et son « mariage pour tous » récemment) tendent à devenir encore plus progressistes et égalitaires ?

Le choc culturel aboutirait à une plus grande conscience de soi. C’est vrai qu’un vif échange avec Eric Zemmour nous revigore. Quand on est attentif à la société et aux autres, ainsi qu’à leur souffrance et leurs désirs, on ne peut qu’entrer dans le souffle démocrate qui règne dans bon nombre de sociétés européennes depuis des années et défendre bon nombre de droits. On peut monter sur le ring avec un personnage tel qu’Eric Zemmour. L’ex-chroniqueur de Ruquier qui accuse les Roms de mettre la France sans dessus dessous, le mariage homosexuel de déconstruire le tissu social, … et surtout de pointer les droits accordés aux femmes comme premiers responsables de tout ce bordel (car, à cause d’eux, « le pouvoir se dilapide »). Oui, les livres publiés par Zemmour sont ceux avec lesquels les féministes se torchent le cul.

Ici, « choc culturel » est à prendre au sens d’évolution des espèces et des sociétés qui les abritent. Une certaine idée diffuse nous fait croire que si on a la chance de vivre dans une démocratie, nous vivons dans des sociétés progressistes. Large immigration, IVG autorisée, droits des homosexuels élargis, … Les changements des dernières décennies ont été les déclencheurs de chocs culturels importants. Une constante inscrite dans nos histoires et nos cultures occidentales. On peut constater qu’aujourd’hui les clivages sont sociétaux (immigration, mariage gay, adoption pour les couples homosexuels) et plus tellement « sociaux » (au sens, par exemple, de « classes sociales”). L’attitude de Zemmour et d’autres intellectuels conservateurs est-elle à la limite du religieux ou révolutionnaire ? Car l’ex-sbire de « On n’est pas couché » estime qu’il est désormais inclus dans la minorité française, celle qui doit désormais se battre pour redresser la France. Un pays beaucoup plus mis à terre (voir titre de son livre) par ses changements sociétaux que par les évolutions économiques, bien sûr. La morale défendue par Eric Zemmour semblant assez obsolète et les sondages indiquant qu’une majorité de Français étaient pour le mariage homosexuel, ainsi que contre son abrogation, Zemmour semble sentir lui-même qu’il fait du surplace. Il suffit de voir à quel point il fut raillé samedi soir sur le plateau de son ancien employeur, Laurent Ruquier. A ce stade, on dépasse le cadre humain pour atteindre l’ordre divin et quasiment immanent des choses.

Contre les idées reçues, il s’agissait de montrer pour le gouvernement socialiste, à travers le projet de loi sur le « mariage pour tous » par exemple puisqu’il est encore d’actualité (et auquel Zemmour s’opposait) que les couples et les parents de même sexe sont une réalité concrète de la société française. On est donc en plein choc culturel pour les ultraconservateurs. La société avance, ils le sentent mais continuent de freiner des quatre sabots.

Sarko show : sa future France ne rassemblera pas tout le monde

Sarkozy face à Delahousse... et à la France de demain Fourbe, Nicolas Sarkozy prétend avoir changé et vouloir rassembler tout le monde. Or, c’est toujours un excellent démagogue. Les exemples sont nombreux mais prenons un des récents débats ayant cristallisé à merveille l’opposition gauche-droite : le « mariage pour tous ».

Quelqu’un m’a dit que tu m’aimais encore… La France réveille douloureusement les paupières. Elle serait endormie et il lui faudrait bien un chevalier pour baiser ses lèvres et la réveiller. Elle s’adresse à Nicolas Sarkozy : « Tu m’aimerais encore ? ». Bien sûr qu’il t’aime ! Pour preuve, il a décidé de revenir. Il est bien brave comme tous les chevaliers des contes de fée. Mais comme tous les preux chevaliers, son côté sombre est plus intéressant à analyser. Et dans son côté sombre : son envie d’être prêt à tout pour séduire l’électorat.

Dès le début de l’entretien diffusé hier soir par France 2, Nicolas Sarkozy ne joue pas vraiment franc jeu. Pour preuve : il ne regarde même pas Laurent Delahousse dans les yeux quand il le gratifie d’un joyeux « Merci de m’avoir invité« . Pourquoi regarder dans les yeux quand il s’agit d’une complaisance et d’une hypocrisie ? Il fallait une jolie arène à l’ex-chef d’État pour annoncer son retour et son attaché de presse a simplement contacté une grande chaîne publique, point. Ce n’est pas une invitation.

La suite, tout le monde en parle à la cafétéria, dans les bistrots ou sur les réseaux sociaux. Ce ne sera qu’une suite d’auto-congratulations, de caresses dans le sens du poil à ces « Français simples et dignes » ( formule d’Henri Guaino, député UMP, pour parler des Français contre le « mariage pour tous ») et de reproches à l’animateur préférée des ménagères.

Lequel est d’ailleurs revenu sur le débat de société qui fait couler tant d’encre à cause des manifestations parfois violentes du peuple français au premier semestre 2013 : le fameux « mariage pour tous ». Alors qu’il avait affirmé récemment ne pas en faire une priorité dans son programme présidentiel s’il devait se représenter et qu’il souhaite « rassembler » toutes les individualités, Nicolas Sarkozy a sous-entendu hier soir qu’il comptait bien venger les gens humiliés par le débat sur le mariage entre personnes de même sexe. « On a blessé des gens, qui se sont radicalisés (…) On a humilié la famille » a-t-il dit, tête haute.

On sent bien que l’ancien président cherche encore comment récolter le plus de voix possible s’il devait refaire campagne en 2017. Le sous-entendu de cette nouvelle sortie médiatique révoltant les associations LGBT est que la famille n’existe que sous un seul avatar : celui de la famille nucléaire. Papa, maman et leurs enfants ont vu leur image bafouée par le gouvernement ayant porté cette réforme. Sarkozy ne fait qu’adopter lui-même la mutation de la rhétorique entendue et réentendue durant les débats par les personnes hostiles à la réforme : tout le monde a aujourd’hui des amis homosexuels mais l’opposition au mariage signifie la protection de la famille. La famille, cette corde sensible à faire bouger pour présenter son argumentation (et opinion) comme un fait irréfutable et inébranlable.

La rhétorique que révèle l’interview menée par Delahousse s’appuie, du côté des anti-mariage pour tous, sur ce qui est ressenti comme une menace : ceux qui se présentent comme les garants, ou supporters, de la norme se sentiraient – selon leur discours – victimes d’une violence causée par le projet de loi du gouvernement Hollande. Ainsi l’ordre symbolique est bousculé et le tissu social sera réduit en lambeaux. Les manifestations « anti » et leur florilège de slogans peuvent inclure la confusion entre un jugement de valeur morale et un jugement descriptif sur un certain équilibre de vie, un certain bien-être. Une orientation idéologique est d’office donnée à la manifestation des hostiles au projet. Le fait de demander législativement les mêmes droits serait un mal moral car on ne penserait pas au bien-être des enfants. C’est à peu près le discours de Sarkozy hier soir. Bref, son projet pour la France n’est donc pas pour tout le monde.

Enfin, si Nicolas Sarkozy souhaite relancer les discussions sur le mariage pour tous, c’est qu’il a peut-être un peu joué son rôle dans l’incursion du religieux dans le débat en 2012-2013. Avant que le débat ne s’ouvre sous la présidence socialiste actuelle, M. Sarkozy ne s’est-il pas félicité de ce que le curé ou le pasteur serait un garant moral beaucoup plus fiable que l’instituteur ? De plus, avant que l’ancien maire de Neuilly ne cède sa place à François Hollande à l’Élysée, il avait lancé le grand débat sur l’identité nationale et avait rappelé le grand principe de laïcité (clin d’œil aux musulmans) : la religion catholique était censée fonder une France de souche. Le programme de la Droite Forte, une des motions de l’UMP pousse pour le fait d’inscrire dans la Constitution que la France est « un pays laïc de tradition chrétienne ». Ce souhait un peu beaucoup paradoxal dans le fond rend aujourd’hui possible l’alliance possible entre droite, extrême-droite et groupes catholiques militants. Une action que les Catholiques ont pris comme un encouragement à s’engager dans le débat politique.